Entretien Exclusif avec Jacqueline Gourault

Comment expliquer l’érosion des centres-villes ?


C'est le résultat d'une lente et progressive évolution vers un mode de consommation extrêmement favorable aux grandes surfaces qui a commencé entre la fin des années 1950 et le début des années 1960 et qui a vu se développer la construction des terrains sans limite. 

Entre aussi en compte l'idée que la grande surface est moins chère avec des prix toujours tirés vers le bas. 

Tout ça a joué un rôle important dans le fait d'affaiblir les commerces des centres-villes. 

Actuellement, ce phénomène qui, certes, a des avantages, ne correspond plus aux attentes de la société. L'idée qu'il faut mieux manger, consommer les produits locaux, qu'il faut une agriculture plus saine, se développe. Nous sommes à un tournant : les consommateurs prennent conscience que la qualité est aussi importante que le prix et qu’il faudra accepter, pour le producteur aussi, de payer plus cher. 

Les évènements récents, crise des gilets jaunes, Covid-19, n’ont fait qu'amplifier un phénomène déjà en cours. 

 


Comment remédier à ce phénomène ? 


Par une politique volontariste de l’État. Ainsi, l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) a été mise en place le 1er janvier 2020 pour piloter les différents dispositifs d’aide aux collectivités territoriales.  

Ce qui a été dramatique dans beaucoup d’endroits, ce sont ces constructions à la périphérie des villages sans accompagnement de commerces, de services publics, sans lieu de convivialité où se rencontrer. C’est d’ailleurs de là que sont parties les revendications des gilets jaunes. 

Aujourd’hui, l’État met en place des maisons de service public, nommées France Service  : il s’agit de regrouper dans un lieu unique tous les services à la population qui étaient éclatés dans une multitude de lieux avec des horaires d’ouverture différents. Là, ils sont accessibles en un seul endroit clairement identifié. À partir de ce lieu fixe peuvent potentiellement découler des installations commerciales complémentaires. 



Comment relancer le commerce dans les centres-villes et centres-bourgs ?


Le commerce est lié à l'habitat du centre-ville, pour s'installer ou se développer soi-même, et parce que plus il y a d’habitants dans les centres-villes, plus les commerces fonctionnent. 

C'est pourquoi la loi Élan1 a créé les Opérations de revitalisation du territoire (ORT) fin 2018 pour soutenir les centres-villes en reconsidérant l’habitat et le commerce de manière à y maintenir, développer et recréer du commerce. 

L'habitat est considéré au sens large, c’est-à-dire le bâti existant et les espaces publics, notamment dans les zones rurales où les gens se déplacent en voiture et où il faut donc avoir des réponses à ces questions. 

Les ORT sont des opérations conçues au niveau de l'intercommunalité par les élus locaux. Elles mobilisent des mesures facilitatrices : renforcement du droit de préemption urbain, déductions fiscales pour les propriétaires engagés dans la rénovation du bâti ancien, réaménagement facilité des espaces publics, dispense d’autorisation d’exploitation commerciale...


Est-ce une façon de repenser la politique d’aménagement du territoire de manière plus égalitaire ? 


Avec la crise de la Covid-19, on a vu les ventes immobilières de départements comme le Calvados ou le Loir-et-Cher exploser. Cette tendance à l’installation à la campagne n’est pas nouvelle : depuis trois ans, on constate une inversion de la tendance des flux de population en faveur des villes moyennes. 

L’objectif de l’État est d’accompagner les collectivités pour les aider à retrouver l’activité nécessaire et à apporter une réponse à cette population qui souhaite s’installer en zone rurale. 

Plusieurs dispositifs existent pour les différents besoins : « Action Cœur de Ville »  est destinée aux villes moyennes tandis que « Petites Villes de Demain » s’adresse aux villes de moins de 20 000 habitants sans plancher minimum pour que les tout petits centres-bourgs puissent en bénéficier. 

L’État vient en aide aux petites et moyennes villes à travers des programmes de rénovation de l’habitat, des commerces, du patrimoine et d’aménagement des espaces publics. Ces dispositifs encouragent la réhabilitation du bâti existant pour éviter de construire sur les terres arables. 



S’agit-il d’appliquer un modèle de ville à la campagne ? 


Non, bien au contraire ! On est passé de politiques d’aménagement territorial globales avec la Datar, mais qui s’inscrivaient dans le contexte très particulier de l’après-guerre, à un État accompagnateur des politiques locales. Ces programmes ont été conçus avec les acteurs locaux qui, pour certains, avaient déjà lancé des actions. L’État vient donc compléter, avec des politiques « cousues-main », des opérations locales qui peuvent déjà être en cours. En revanche, l’État veille à la cohérence des projets : il est évident que nous n’allons pas sélectionner le projet d’une ville qui viendrait de donner son aval à la construction d’un supermarché. Ce serait contradictoire avec l’objectif de cette politique ! 



La crise de la Covid-19 ne risque-t-elle pas de freiner ces opérations de développement territorial ?  


Non. Lors de cette 2e vague de Covid-19, il n’y a pas eu de confinement généralisé pour soutenir le développement économique et social de notre pays. Il faut que le pays fonctionne pour délivrer des autorisations de travaux permettant le déploiement de la fibre optique, par exemple. Car c’est nécessaire à la mise en place de circuits commerciaux numériques alternatifs pour les petits commerces.  

Évidemment, la crise ne facilite pas le développement économique et social, mais nous faisons tout pour qu’elle ne l’arrête pas.  


Pour finir, quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur qui se lance dans un commerce ? 


Je pense d’abord qu’il faut toujours se faire accompagner par de l’ingénierie qu’on peut trouver dans les chambres de commerce et d’industrie, auprès des collectivités territoriales ou auprès de l’Agence nationale de cohésion des territoires.

Il faut faire en sorte que le projet soit construit et réfléchi avec des partenaires pour voir s’il est viable. Il ne faut surtout pas se lancer tête baissée dans un projet.  



Crédit photo : Eric Robert